Le Monde
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A Manchester, en Angleterre, plaisante surprise avec la création mondiale de Prima Donna, opéra adoritement conçu par le chanteur canadien Rufus Wainwright.
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Opéra

MANCHESTER (ROYAUME-UNI)
ENVOYÉ SPÉCIAL
Le Festival international de Manchester (MIF), qui se tient jusqu'au 19 juillet, est à l'image de l'urbanisation de la ville britannique, qui fait voisiner des bâtiments industriels du XIXe siècle et d'allègres et récentes poussées architecturales : Alex Poots, son directeur âgé de 42 ans, y construit une programmation ultra-sélect qui mélange de vieilles gloires de la modernité et des artistes à la marge (c'est-à-dire transgenres), au long d'une riche et apéritive série d'événements qui lient les arts plastiques, l'architecture et la vidéo aux arts de la scène (danse, théâtre, musique classique, musique populaire).

Prima DonnaM. Poots rappelle volontiers que l'"un des principes directeurs du MIF est son désir d'aider de grands artistes à créer de nouvelles oeuvres sans les contraintes commerciales habituelles." Il le rappelle en particulier en ce qui concerne l'une des attractions majeures de la programmation de l'été 2009, la création mondiale de Prima Donna, premier opéra de l'auteur, compositeur et chanteur canadien Rufus Wainwright.
Ce musicien, qui n'a jamais caché son goût pour l'opéra et son monde fantasmatique, a imaginé un mélodrame pour un personnage, manifestement inspiré par Maria Callas, qui décide de remonter sur scène après des années de retrait. La soprano, autrefois adulée, rencontre un journaliste, vit grâce à lui une expérience cathartique qui lui fait comprendre ce qui l'a conduite à arrêter sa carrière et la convainc, in fine, de ne pas la reprendre. Une sorte d'équivalent lyrique à la greffe des films Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule, 1950) de Billy Wilder et Soudain l'été dernier (1959), de Joseph L. Mankiewicz.

Dans son livret, coécrit en français avec Bernadette Colomine, et sa musique, Wainwright se joue avec délice des clichés. Il a raison : depuis ses origines, l'opéra n'est qu'un ensemble de lieux communs qu'il s'agit de revivifier, ce que, à sa manière, le Canadien fait plutôt mieux que ceux qui pleurent la mort prétendue d'un genre pourtant florissant...

Wainwright n'a pas choisi la voie de l'avant-garde mais, sans tomber dans le piège du "song play" (une suite de chansons orchestrées), il a préféré le berceau commun d'une musique qui se souvient du vérisme tardif (Alfano, Cilea), de la musique française (Massenet, Poulenc ou Canteloube, dans un air "picard" très réussi qui rappelle les Chants d'Auvergne), mais aussi de Philip Glass et des couleurs pastel d'une certaine musique anglaise de l'entre-deux-guerres (Delius, Vaughan Williams).
La partition de Prima Donna, en deux actes d'un peu moins et d'un peu plus d'une heure, si elle ne semble pas s'inscrire au niveau des chefs-d'oeuvre incontestables de la création lyrique, est adroitement conçue. On a quelques doutes sur son orchestration (placé au deuxième rang sur le côté, il ne nous a pas été possible de juger des équilibres scène-fosse), mais on ne s'est pas ennuyé une seule seconde et son projet est dénué de toute prétention. C'est trop rare pour ne pas être souligné.
On sera heureux de réentendre un jour - qui sait ? - en France cet opéra francophone. Mais à condition de ne garder que le meilleur de la distribution (les excellentes Janis Kelly, en Régine, et Rebecca Bottone, en Marie) et de le traiter mieux que ne l'a fait le décevant orchestre d'Opera North. On peut imaginer surtout une mise en scène moins tape-à-l'oeil que celle de Daniel Kramer. Car si le cliché est bienvenu à l'opéra, trop de cliché tue décidément le cliché.

Renaud Machart

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